Dans la nasse

Texte publié dans la revue Pratiques, les cahiers de la médecine utopique, numéro 82 Juillet 2018 Le rire est-il soignant ?_ 7 699 c_ Partie Magazine

Site : www.pratiques.fr

Auteure : Sylvie Cognard

Dans la nasse

Nantes Samedi 14 avril aux alentours de 17h30

Sur le moment ni moi ni lui ne réfléchissons. Ce sont des attitudes instinctives qui nous guident : moi après deux coups de matraque, je m’applique à éviter les autres qu’il continue d’essayer de me donner. Les coups ne font alors que m’effleurer. J’entrevois le regard fou du CRS qui me frappe au travers de sa visière de casque. Je dirais qu’il a une quarantaine d’années à peine, je pourrais être sa mère. Il lève le bras très haut pour faire retomber sa matraque avec force, sans précision, mais avec force. Sans doute évite-t-il mon visage… Je pense à la banderole que je ne veux pas lâcher, j’ai participé à sa confection. Je ne sais plus qui est encore autour de moi. Les premières grenades lacrymogènes ont été tirées. Mais là, encore face au cordon de CRS je ne les sens pas. Il y a aussi que je m’applique à ne pas tomber, le camion à eau est juste devant moi et il avance lentement mais il avance, pourrait-il m’éviter dans ce capharnaüm ? Je replie grossièrement la banderole contre moi et parviens à m’enfuir au milieu des gaz qui me brûlent les yeux, mais pas les poumons grâce à mon écharpe. Qu’est-ce qui le guide lui ? La fureur ? La peur ? La vengeance ? A-t-il déjà été blessé lors d’un assaut contre des manifestants ? Y a t-il seulement un embryon de pensée dans sa boîte crânienne ? Quel danger représentons-nous ? Juste devant lui il n’y a, tenant une banderole, que cinq femmes dont quatre sont âgées et un homme aux cheveux blancs. Sans doute voit-il plus loin le flot de manifestants qui scandent la « ZAD vivra ! ».

La tactique est simple et toujours la même désormais. Bloquer l’avancée de la manifestation en tête et provoquer les heurts. Du coup les manifestants font demi-tour et repartent dans l’autre sens. Ceux qui étaient en queue de manif se retrouvent en tête. Les CRS avancent alors rapidement leurs forces stationnées dans les rues adjacentes et prennent en étau les manifestants. Les resserrent et les aspergent de leurs armes, grenades lacrymogènes, grenades assourdissantes, grenades de désenserclement dont les éclats blessent les plus proches des déflagrations. C’est la guerre ! La guerre des CRS obéissants à des ordres iniques, bien soumis à l’autorité de leurs supérieurs contre des gens qui ne demandent qu’à exprimer pacifiquement leur colère et leur envie de vivre heureux autrement.

Les moyens sont disproportionnés d’un côté des équipements bottes, casques à visières, coudières, genouillères, masques à gaz, boucliers, de l’autre des protections de fortune comme des écharpes et des lunettes de ski ou de piscine… D’un côté des armes de poing, des armes chimiques, des grenades, des camions à eau et de l’autre pour celles et ceux habitués à se défendre, quelques pavés et cocktails Molotov bricolés.

En écrivant, je pense au début de la Commune de Paris en 1871 quand les soldats ont reçu l’ordre de tirer sur la foule qui défendait les canons acquis par souscription pour défendre Paris contre les prussiens. Ces soldats ont refusé d’obéir et ont mis « crosse en l’air », ils ont fraternisé avec la population. Ces soldats là avaient-ils une capacité de penser supérieure aux CRS d’aujourd’hui ? En tout cas ils avaient conscience qu’eux et la foule étaient du même bord, celui des opprimés et des dominés. Ils ont sans doute eu conscience que les ordres qu’ils recevaient servaient la division des pauvres contre les pauvres.

Dom Helder Camara « l’évêque rouge » brésilien parlait ainsi de la violence :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’êtres humains dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

La question que se pose sans aucun doute certains est : mais qu’est-ce que va faire une grand-mère dans une manifestation de protestation contre les expulsions du territoire de Notre Dame des Landes ? Le projet d’aéroport a été annulé… Elle est encore pas contente la grand-mère ? Elle ferait mieux d’aller faire des gâteaux pour ses petits-enfants et de se promener avec eux… Ainsi elle ne recevrait pas de coups de matraque.

Mais la grand-mère n’est pas toute seule… Nous étions près de 10 000 manifestants ce samedi 14 avril à Nantes et il y avait d’autres grands-mères, beaucoup de grands-mères…

A ce pourquoi, j’y réponds que la destruction en cours de notre planète et la destruction de notre humanité dans les deux sens du terme me révolte. Je ne crois pas en une vie après la mort, je ne crois pas à l’éternité. Je vis en symbiose avec les autres êtres humains et en symbiose avec la nature. J’aime les gens, j’aime les arbres, les animaux. Je n’ai d’autre objectif que de vivre heureuse et d’œuvrer à ce que les autres le soient aussi. L’affaire est philosophique. A-t-on autre chose à faire sur cette terre que de vivre heureux le temps qui nous est donné ?

L’affaire est aussi politique et se nomme le système capitaliste qui n’a d’autres objectifs que l’accumulation illimitée de richesses pour quelques uns ; la production de biens à vendre sans se poser de questions sur leur utilité, ni sur la manière de les produire ; l’exploitation de celles et ceux qui les produisent afin qu’ils consomment, sans se poser de questions, lesdits produits, même s’ils ont empoisonnés et participent de la destruction de la planète et de l’humanité. La question est bien : qu’est-ce qu’on produit, pourquoi, comment et pour qui ?

Face à cette offensive massive, les solutions habituellement proposées ne fonctionnent pas ou plus et c’est bien là qu’il nous faut réfléchir, inventer, imaginer des alternatives. Les expériences menées sur la ZAD de Notre Dame des Landes sont, à une toute petite échelle, ce bouillonnement de créativité, d’invention et d’imagination des alternatives. Pour moi et pour toutes celles et ceux qui manifestaient ce jour là, la défense de ce territoire préservé représente le symbole d’un autre monde possible. Le symbole d’une lutte pour l’avenir, un autre avenir que celui d’une planète poubelle et d’une humanité malheureuse et résignée. La démesure de la répression qui s’abat sur ce petit territoire et ses habitants vient là prouver que ce que nous pensons est juste. Si nous nous trompions à ce point, pourquoi les puissants dépenseraient-ils autant d’argent (près de 500 000 € par jour d’intervention policière à la ZAD), pourquoi diffuseraient-ils autant de haine et de fausses informations pour déloger une poignée d’habitants ?

Je n’avais jamais reçu de coups de toute ma vie, c’est à bientôt 65 ans que je découvre ce que c’est que de recevoir des coups, de ceux qui laissent des traces, de petites traces éphémères certes, deux ecchymoses et une écorchure ; quasiment rien en regard des autres blessés… Je n’ai pas eu peur, je me suis simplement dit « voilà c’est ça la violence policière, aujourd’hui j’y suis directement confrontée ».

Une répression qui va radicaliser un peu plus la grand-mère qui n’a rien à perdre. Elle a remis ça ce mardi pour manifester devant l’usine qui fabrique les munitions des CRS. Une usine classée Seveso où se sont produit deux accidents faisant plusieurs morts en 1963 et en 2013…

Sylvie Cognard

Lien de l’article : http://zad.nadir.org/spip.php?article6103

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